Les suivis scientifiques

Interview de Daphné SCHLOESSER, Chargée de missions scientifiques

Peux-tu te présenter ? Travailles-tu pour la Réserve depuis longtemps ?
Après un master en écophysiologie et éthologie animale, j’ai réalisé un service civique au sein de la Réserve Naturelle Nationale de la Petite Camargue Alsacienne, puis j’y suis restée en tant que chargée de mission sur un projet visant à intégrer les enjeux du changement climatique dans la gestion des espaces naturels. J’ai ensuite travaillé sur le recensement du « Grand Hamster ». Je travaille pour la Réserve naturelle nationale de la Haute Chaine du Jura depuis juillet 2021.

Quel est ton rôle au sein de la Réserve ?
Je veille notamment au bon déroulement des inventaires et suivis scientifiques sur le terrain, j’assure la gestion, l’exploitation et la valorisation des données issues de ces suivis, je renforce les partenariats pour les études, et j’anime le conseil scientifique en appui du conservateur.

Tu t’occupes des suivis scientifiques. De quoi s’agit-il ?
Quand on parle de suivis scientifiques, il s’agit d’opérations qu’on répète dans le temps, pour avoir un suivi de l’état des populations comme par exemple dans le cas du comptage des coqs de Grand tétras sur les places de chant. On parlera d’ « études » quand c’est ponctuel: par exemple récemment il y a eu une étude de bryologues (spécialistes des mousses) sur le Creux de l’envers, ils nous ont fourni un inventaire des espèces de mousses présentes sur ce secteur.

Peux-tu me parler des suivis scientifiques en cours actuellement ?
Nous avons le suivi Phénoclim (https://phenoclim.org/accueil/le-projet ) par rapport au changement climatique au niveau national: on suit la phénologie (la temporalité de certains évènements en lien avec les saisons ) des arbres, c’est-à-dire que l’on note à quel moment se produisent par exemple le débourrement (ouverture des bourgeons) et la floraison. Toutes les semaines, nous allons relever à quel stade en sont une liste d’arbres situés à des emplacements variés en altitude: par exemple au Creux de l’envers, à mi-chemin dans la montée vers le col de la Faucille et une au niveau du col. Sur le long terme, ce suivi nous permettra de voir s’il y a une avancée de la phénologie avec le changement climatique.

Concernant la faune, nous avons le suivi du faucon pèlerin (https://www.facebook.com/RNNHCJ/videos/303614651662655) dont l’objectif est de savoir combien on a de couples de faucons nicheurs chaque année et d’estimer la réussite de la reproduction selon le nombre de jeunes à l’envol. En février-mars, nous avons vérifié chaque aire connue pour voir si des individus adultes étaient présents et avaient des comportements pouvant signifier une éventuelle reproduction (parades en vol, cris territoriaux, visites de l’aire, accouplements, etc). On y est retournés depuis pour poursuivre le recensement des couples territorialisés, et on verra en début d’été le nombre de poussins à l’envol pour les couples reproducteurs ayant pondu.

Jeunes faucons pèlerins. Photo: Marceau Duraffourg

Nous avons aussi le suivi des pontes de grenouilles rousses, aussi dans le cadre du protocole Phénoclim. Nous allons les voir toutes les semaines dans 2 mares, et nous comptons le nombre de pontes et lorsqu’il y aura des têtards nous relèverons à quel moment ils auront atteint le stade 3 (les têtards n’ont plus de branchies mais pas encore de pattes arrière). Ce suivi permettra sur le long terme de voir s’il y a des évolutions sur les dates des évènements en lien avec le changement climatique et la modification de l’enneigement.

Nous avons aussi un suivi du Grand Tétras comme mentionné précedemment. Les affûts sur les places de chant commencent mi-avril; également un suivi de l’aigle royal avec une opération de comptage simultané qui s’est déroulée en mars (voir article sur le comptage de l’aigle royal https://www.arn-nature.fr/2021/03/27/comptage-des-aigles-royaux/ ) ; un suivi des lynx effectué principalement à partir de pièges photo qui a lieu tous les deux ans (voir article https://www.arn-nature.fr/2022/02/02/tout-savoir-sur-le-suivi-des-lynx/ ) ; un suivi des loups avec également des pièges photo sur le nord et le centre de la Réserve naturelle pour savoir à peu près combien il y en a qui passent et à quelle fréquence.

Nous suivons également les petites chouettes de montagne à savoir la Chouette de Tengmalm et la Chevêchette d’Europe. Il s’agit d’un protocole national mis au point par l’ONF et la LPO que nous appliquons dans la Réserve sur deux sites distincts.

Chouette chevêchette. Photo: Joffrey Ever

On effectue un transect aller (trajet le long d’une ligne fixe et tous les 500m on s’arrête) en fin d’après-midi et un transect retour en début de soirée et on diffuse le chant des chouettes à chaque point d’arrêt pendant un temps limité afin de limiter le dérangement. On écoute s’il y en a qui répondent et on note les résultats. Deux passages espacés de 15 jours sont effectués par l’équipe de la Réserve naturelle chaque année.

Justement, que fais-tu des données recueillies ? Y-a-t-il des échanges de données avec d’autres organismes ou avec la Suisse voisine ?
On compare avec les résultats des suivis des années précédents. Les données sont conservées en interne mais aussi régulièrement échangées avec l’OFB pour le loup et le lynx, l’ONF et la LPO pour les petites chouettes de montagne ou encore avec le Groupe Tétras Jura pour le Grand Tétras. Mettre en place des partenariats n’est pas facile car cela demande du temps et de l’engagement mais nous en mettons de plus en plus en place. Aujourd’hui, il y a encore peu d’échanges de données avec la Suisse mais on espère améliorer ça pour certaines espèces (loup, lynx, grand tétras, etc.).

Quels sont les projets de la Réserve en termes de suivi ?
Nous souhaitons mettre en place du suivi participatif. Par exemple, nous utilisons actuellement une application géonature, dont une version pourrait être facilement utilisée par le grand public pour relever certaines espèces en particulier, faciles à identifier. En parallèle, on souhaiterait aussi développer un petit réseau de bénévoles ayant des connaissances naturalistes plus pointues pour nous aider à développer nos connaissances sur le terrain de certains groupes faunistiques et floristiques comme par exemple les reptiles et les amphibiens.

Merci Daphné !

Gaëlle Lauby