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A la découverte de la Réserve Naturelle avec Guillaume Cadier, adjoint au conservateur

Samedi 22 octobre au matin, une dizaine d’adhérents de notre association se sont retrouvés au départ du sentier du belvédère du Turet, au Col de la Faucille, pour (re)découvrir les missions de la Réserve naturelle et sa réglementation avec Guillaume Cadier, adjoint au conservateur de la Réserve Naturelle. Cette sortie sur le terrain était également l’occasion de faire mieux connaissance avec les « référents », des membres des ARN formés par la Réserve naturelle afin de pouvoir apporter leur aide bénévole sur certains projets.

Découvrez les actions de la Réserve naturelle à travers les réponses de Guillaume aux questions que nous avons posées lors de cette sortie !

Comment se passe le suivi du Grand Tétras dans la Réserve naturelle ?

Jusqu’à présent, des observations destinées à évaluer le nombre de Grand Tétras étaient organisées une fois par an au printemps sur les « places de chant », c’est-à-dire les sites plus ou moins ouverts dans lesquelles les mâles (les coqs) effectuent leur parade nuptiale pour conquérir les femelles (les poules) par le chant et parfois les affrontements. Une place de chant peut représenter une surface de plusieurs hectares et afin de la couvrir, plusieurs observateurs se répartissent « en affût ». Pour limiter au maximum le dérangement des Grands Tétras, les observateurs se camouflent sous un affût dès le milieu fin d’après-midi et y restent sans sortir jusqu’au lendemain matin, 1h après que le dernier mâle ait fini de chanter. Les observateurs identifient le nombre de mâles chanteurs à la vue ou à l’oreille, et comptent aussi les femelles, ce qui donne une idée du nombre d’individus sur chaque place de chant. Afin de minimiser encore les dérangements pour l’espèce, ce suivi ne sera fait que tous les 2 ans dorénavant.

Peut-on croiser le loup dans la Réserve naturelle ?

Oui, c’est possible. Toutes les études scientifiques le montrent, la zone de présence et décolonisation du loup est calquée sur celle du cerf. C’est ce qui s’est passé dans la Réserve naturelle : depuis 15 ou 20 ans, on voyait épisodiquement des loups de passage sur la Haute Chaîne, sans installation de meute, et maintenant les passages de loups sont de plus en plus réguliers parce qu’il y a eu une grosse augmentation des populations de cerfs. Cela est visible particulièrement dans toute la partie nord de la Réserve naturelle. Le loup est une espèce avec une dynamique de colonisation très forte, beaucoup plus forte que celle du lynx par exemple. Le loup est endurant, sans arrêt à la recherche de nouveaux territoires, et vit en meute, ce qui peut aussi aider à la progression de l’espèce.

Tiens, on entend un pic. De quel pic pourrait-il s’agir ?

Nous avons entendu le pic épeiche, mais une autre espèce plus rare est présente dans la Réserve naturelle : le pic tridactyle, beaucoup plus discret que le pic épeiche.

Nous venons de croiser des chasseurs. Ont-ils le droit de chasser dans la Réserve naturelle ? Quelles sont les règles ?

Le décret de création de la Réserve naturelle naturelle permet le maintien de la chasse, du pastoralisme et de l’exploitation forestière sur son territoire.

Cependant, un minimum de 10% de son territoire est classé en Réserve naturelle de chasse.

Par ailleurs, la chasse est interdite dans les Zones de quiétude de la faune sauvage en cas d’enneigement supérieur à 15 cm ou au plus tard, à partir du 15 décembre de chaque année.

Il y a également deux jours de « non chasse »  par semaine : le mardi et le vendredi.

La chasse est une « activité » traditionnelle qui, sur la Haute Chaîne, concerne principalement la « gestion » des populations d’ongulés. La maîtrise des populations de cerfs et de sangliers reste considérée comme étant nécessaire à la conservation de l’avifaune nichant au sol (à l’instar des tétraoninés) et à la conservation des pelouses d’alpage.

Et les chiens ? Souvent les randonneurs ne comprennent pas pourquoi leurs chiens sont interdits alors que les chasseurs peuvent venir avec leurs chiens.

Le maintien de la chasse a été une des conditions qui a permis la création de la Réserve naturelle. La chasse avec des chiens est ouverte légalement de septembre à fin février, parfois fin mars pour le sanglier. Les randonneurs qui viennent avec leur chien au printemps ou en été, par exemple, ne se rendent pas compte que la présence de leur chien peut vraiment mettre en danger des espèces, notamment les oiseaux qui nichent au sol comme la Gélinotte ou le Grand Tétras. La fréquentation touristique d’un site avec des chiens tenus ou non en laisse peut être parfois aussi impactante que la chasse sur certaines espèces sensibles.

Comment concilier les activités d’exploitation forestière et de pastoralisme avec la protection des espèces qui vivent dans la Réserve naturelle ?

Beaucoup d’aménagements sont faits. Par exemple, dès le 15 décembre et jusqu’à fin juin il n’y a plus d’exploitation forestière dans les zones de présence du grand tétras afin de minimiser l’impact sur les populations restantes ; cela est possible grâce à un partenariat avec les agents forestiers.

C’est la même chose pour le pastoralisme en termes de secteurs ou de pression de pâturage.

Il faut aussi comprendre que cela est intéressant pour des espèces comme le Grand Tétras de garder une alternance entre milieu forestier et milieu ouvert. Cette alternance est possible grâce à une vraie activité agricole.

L’an dernier il y avait 2 couples d’aigles royaux dans la Réserve naturelle. Est-ce toujours le cas ?

Depuis 20 ans, 2 couples d’aigles se reproduisent régulièrement dans l’enceinte de la Réserve naturelle. Cette année, nos suivis ne nous ont pas permis de voir des jeunes : est-ce un échec de la reproduction ? Est-ce à mettre en lien avec la sécheresse ? Rien n’est certain, mais nous savons qu’il y a eu également des échecs de reproduction chez le vautour fauve dans les Cévennes à cause de la grippe aviaire.  

Quelle est l’importance de la Réserve naturelle pour le lynx ?

La Réserve naturelle est d’une grande importance pour le lynx. Par exemple, grâce aux suivis (effectués tous les 2 ans par système de maillage équipé de piège photo (voir un article précédent pour plus de détail) nous avons pu identifier des jeunes lynx qui ont été ensuite retrouvés jusque dans la région de Champagnole : cela prouve que la Réserve naturelle peut servir de « réservoir » pour que l’espèce colonise d’autres secteurs.

Qui sont les référents et quel est leur rôle ?

Les « référents » sont des adhérents des ARN qui ont été formés sur les missions et la réglementation de la Réserve naturelle. Le système des « référents » est expérimental, il peut évoluer. La Réserve naturelle fait appel aux référents pour certaines actions. Par exemple, des référents ont aidé à faire de la sensibilisation auprès des promeneurs sur site, l’hiver dernier, lorsqu’un Grand Tétras avec un comportement atypique était présent sur un sentier de randonnée ;  la newsletter des ARN ainsi que les stands tenus par des référents lors d’événements (Festival des forêts, Fête de Mourex par exemple) permettent de mieux faire connaître la Réserve naturelle et sa réglementation auprès du grand public ; des référents ont également aidé à administrer une enquête sur la connaissance de la Réserve naturelle auprès des habitants du Pays de Gex, ou ont participé au à l’enlèvement de barbelés sur le site de la Chenaillette.

Gaëlle Lauby Cuillerot

Tout savoir sur la méthanisation : 1ère partie

La matière organique se compose naturellement selon l’acronyme commodément utilisé de CHNOPS désignant les six éléments chimiques principaux qui constituent les êtres vivants : le carbone C, l’hydrogène H, l’azote N, l’oxygène O, le phosphore P et le soufre S.

Ces éléments connaissent des cycles entre génération et décomposition.

Cette dernière, à l’image de ce qui se passe au sol d’un sous-bois est essentielle à l’équilibre général de la vie. Des tissus vivants non encore décomposés vont y connaître une dégradation microbienne, notamment en humus.

Dans ce processus le rôle essentiel est dévolu aux bactéries, présentes à raison de plusieurs milliards par gramme de sol ! Leur variété découle de la multitude de molécules à dégrader (cellulose, lignine et pectine par exemple), ainsi que la diversité des milieux et des conditions dans lesquels elles opèrent : substrats riches ou pauvres, acides ou basiques, température basse ou élevée, et présence ou pas d’oxygène (de l’air).

La dégradation en présence d’air (ou aérobique) est la plus courante, la minéralisation finale de la matière organique se faisant principalement en gaz carbonique (CO2) et en vapeur d’eau, matières premières des végétaux.

Chacun d’entre nous peut expérimenter ce processus lorsqu’il fait son propre compost, la directive de « brasser de temps en temps » ne manquant pas de lui être rappelée. En réalité la manœuvre n’a pas d’autre objectif que celui de faire respirer les bactéries à la manœuvre afin de ne pas ralentir leur activité (les biologistes disent inhiber).

Ce qui est moins connu c’est l’existence de bactéries capables de dégrader des tissus vivants en absence d’air, donc d’oxygène. La nature « les a prévues » pour des conditions anaérobiques très particulières dans lesquelles la fameuse décomposition doit malgré tout avoir lieu, et le cycle de vie assuré.  

Toutefois, ces bactéries qui n’ont pas la vie facile en présence d’air – mettez-vous à leur place ! –, n’achèvent pas totalement la minéralisation de leurs collègues aérobiques ; elles produisent de même gaz carbonique et vapeur d’eau, mais aussi du méthane (CH4). Le nom donné autrefois à ce mélange gazeux indique les conditions naturelles pouvant en favoriser la génération : le gaz des marais !

Désormais appelé biogaz et objet de toutes les convoitises des politiques énergétiques, il a dopé la recherche visant la mise en œuvre de ce processus naturel à l’échelle industrielle : la méthanisation.

À suivre

Michel Goudard

Quel avenir pour le col de la Faucille ?

Nous connaissons tou.te.s le col de La Faucille, départ de nombreuses balades notamment pour découvrir les sommets de la Réserve et ses richesses naturelles. Les plus sportif.ve.s d’entre nous fréquentent aussi le site pour ce qu’il a longtemps été et est encore : une station aménagée pour les sports d’hiver.

Mais à chacun son Nessie… Cela fait des décennies que l’aménagement de La Faucille s’invite à la table des élu.e.s gessien.ne.s avec notamment des investissements hasardeux, un projet de déplacement du centre routier à La Vattay (depuis abandonné), une polémique autour de la tyrolienne XXL, etc. auxquels sont venus s’ajouter plus récemment le dossier brulant du dérèglement climatique et son corollaire : le prévisible manque de neige.

Pour faire face, et en s’inspirant de ce qui se fait ailleurs, Pays de Gex Agglo a pris en 2019 la décision de faire de la Faucille une Station 4 Saisons incluant l’installation d’attractions touristiques supplémentaires telles qu’une piste de luge tubing, une tyrolienne à virages et une piste pour trottinettes (voir magazine de l’interco n°10). Un statut 4 Saisons qui, sous couvert d’adaptation aux conséquences du dérèglement climatique, impliquerait de rogner la forêt contigüe pour urbaniser encore davantage.

La Presse s’est réjouie à plusieurs reprises de ce « pôle multi-activités ludique » à venir (Dauphiné Libéré du 02/08/2022) notamment à l’occasion de la consultation publique qui s’est tenue jusqu’à fin août, et qui portait sur le déclassement de quelque 2 ha de forêts actuellement « zones naturelles protégées » afin qu’elles puissent être urbanisées à des fins touristiques.

Changement de ton devant « l’avalanche de critiques » recueillies dans le cadre de cette procédure (Tribune Républicaine du 01/09/2022) émanant de certain.e.s élu.e.s et en particulier de la commune de Mijoux, principalement concernée par le projet (délibération du 28/06/2022) ainsi que de particuliers, personnalités ou associations ayant pris part à la consultation. Pays de Gex Agglo a alors annoncé « prendre le temps d’analyser la concertation » par la voix de son président Patrice Dunand.

La réunion d’examen conjoint visant à recueillir l’avis des Personnes Publiques Associées, dont FNE, initialement prévue début septembre, a été sine die reportée. De deux mois. L’objectif des élu.e.s étant  de l’aveu même de Patrice Dunand (article cité ci-dessus), de « lever les doutes » mais non de revoir leur copie…

L’antenne locale de FNE a rapidement mis en place un groupe de travail chargé d’examiner les dossiers soumis à examen. Les ARN en font bien évidemment partie.

Ce qui ressort des réflexions :

  • En premier lieu, cette révision du document d’urbanisme ignore le débat de fond qui doit être mené par la population et ses élu.e.s de façon globale pour changer de paradigme afin de répondre aux enjeux actuels, en particulier les conséquences du dérèglement climatique. Nous devons revoir notre rapport à la nature afin de nous adapter aux ressources disponibles et non l’inverse. Le postulat du projet porté par Pays de Gex Agglo est tout autre.
  • Sur la forme, le dossier présente une argumentation quelque peu tautologique de l’intérêt général du déclassement. A en croire la levée de boucliers lors de la consultation publique, il semblerait que tout le monde ne soit pas convaincu de l’intérêt de cette modification.
  • Qui plus est, ce type de projet semble anachronique quand on sait que la loi Climat et Résilience de 2021 prévoit un objectif de Zéro Artificialisation Nette à l’horizon 2050 et qu’une diminution du rythme d’artificialisation est attendue dès maintenant. Au contraire, la multiplication des demandes de modification des documents d’urbanisme, à chaque fois pour de « petites » surfaces, laisse l’urbanisation progresser sur notre territoire.
  • Ensuite, des problèmes posés par le devenir du bâtiment verrue dit « des Italiens » et le déplacement du Centre Technique Routier ne sont pas résolus alors qu’ils sont des préalables à tout projet d’aménagement du site.
  • Enfin, certains choix du projet laissent perplexes… Un hôtel 4 étoiles pour répondre à l’intérêt collectif ? Un Spa pour se détendre alors que la nature environnante s’offre sans surconsommation d’eau ? Une augmentation des capacités d’accueil du site alimenté par l’eau du Lac des Rousses, dans un département déjà en précarité hydrique ?

Bien que non concernée directement par les surfaces boisées qui seraient au moins en partie urbanisée, la Réserve Naturelle, ses hôtes et leurs interactions ont tout à perdre si on élimine encore un peu plus de forêt au profit d’aménagements touristiques.

Les ARN seront donc au rendez-vous pour défendre la nature de la Haute-Chaine, y compris en étant force de proposition. Revoir l’aménagement du col de La Faucille, oui, mais sans couper d’arbre et en améliorant l’existant. On se prend même parfois à rêver de l’installation d’une Maison de la Réserve digne de notre Haute-Chaine !

Renée Depraz et Marjorie Lathuillière

Les lichens, la vie à deux et la qualité de l’air

Lobaria pulmonaria : c’est moi !

1 + 1 =… 1 ! C’est l’équation originale des lichens, organismes fascinants, résultants de l’association entre un champignon et une algue. Nous avons eu la chance de rencontrer le plus médiatique représentant de ce taxon, bien présent sur la Haute-Chaine : Lobaria pulmonaria.

Bonjour, pouvez-vous vous présenter ?

Bonjour, je suis un lichen. Plus exactement, je suis le champignon qui, associé à ma collègue algue, constitue le lichen Lobaria pulmonaria.

Vous êtes donc un organisme bicéphale ?

Nous formons un organisme stable grâce à la symbiose de deux (voire trois) partenaires, de la même façon que votre appareil digestif abrite une multitude de microorganismes. Les plus optimistes de vos scientifiques honorent notre capacité à associer nos compétences complémentaires pour vivre ensemble. Ainsi, moi le champignon, je me charge de la fixation, de l’architecture et de la protection et je capte l’eau et les sels minéraux de notre environnement. L’algue qui m’accompagne assure quant à elle la photosynthèse pour notre alimentation à tous les deux. En nous associant, nous formons un lichen qui ne ressemble ni au champignon seul ni à l’algue seule ; il s’agit d’un nouvel être vivant à part entière.

Schéma (à gauche) et vue au microscope électronique (à droite) d’une coupe de lichen foliacé

Vous parlez des optimistes… qu’en est-il des pessimistes ?

Etant donné que seul le champignon se reproduit et qu’il ne peut pas vivre seul, contrairement à l’algue avec qui il s’associe, certain.e.s considèrent qu’un « lichen est un champignon lichénisé qui assure sa nutrition en emprisonnant des phytosymbiotes microscopiques » (définition de l’AFL – Association Française de Lichénologie). Il s’agirait alors plus d’une prison dorée…

Les phytosymbiotes sont les algues, n’est-ce pas ?

C’est cela ! Il y a quelques cyanobactéries (ou « algues bleues ») mais dans 90 % des lichens, il s’agit d’algues vertes. Ce sont elles qui deviennent visibles lorsque les lichens, comme moi, se colorent de vert à l’état humide, sous la pluie par exemple.

Anaptychia ciliaris à l’état sec (à gauche) et à l’état humide (à droite)

Et vous, à quelle « famille » de champignons appartenez-vous ?

Comme 98 % des champignons lichénisés, j’appartiens aux Ascomycètes. Les lichens sont d’ailleurs classés selon la classification de leur champignon puisqu’ils assurent la reproduction sexuée.

Comment se déroule-t-elle ?

Classiquement pour un champignon : par la production de spores ! Mais nous n’arborons que très rarement ce qui ressemblerait aux fructifications des champignons tels qu’on se les représente. Notre spécialité, ce sont les apothécies. Ce sont elles qui produisent et émettent les spores contenant notre matériel génétique. Ensuite, il leur suffit, si j’ose dire, de rencontrer l’algue de la bonne espèce pour former un nouveau thalle.

Où se trouvent les apothécies et comment les reconnait-on ?

La position et l’apparence des apothécies sont très variables selon les espèces. On peut toutefois noter qu’elles ressemblent souvent à des coupes, plus ou moins pédicellées, plus ou moins creuses, plus ou moins ornées, etc. Mon voisin habituel sur les écorces de hêtre, Graphis scripta, fait partie des lichens à lirelles : son thalle est creusé de sillons évoquant une écriture énigmatique. D’autres encore fabriquent leurs spores au cœur de petites verrues ou dans des outres creusées dans le thalle.

Comment sont vos apothécies ?

En ce qui me concerne, les apothécies, peu fréquentes, sont formées d’un disque de 2 à 4 mm d’un beau brun-rouge qui est du plus bel effet sur le vert tendre de mon thalle ! Elles possèdent un bord très mince qui disparait vite.

Cela vous donne un petit air de feuille de chou à varicelle…

(Soupir)… Vous feriez mieux de ne pas trop vous moquer car c’est votre espèce qui m’a nommé Lobaria pulmonaria sous prétexte que mon thalle ressemblait (vaguement !) à des poumons et, pire, qui a longtemps pensé que je pouvais soigner les troubles respiratoires selon la théorie des signatures de Paracelse !! D’ailleurs, je suis encore utilisé en homéopathie sous le nom de Sticta pulmonaria…

Certes… revenons à votre thalle : on imagine souvent les lichens comme de petits êtres vivants mais vous avez une belle taille !

Oui, je suis le plus grand (certain.e.s ajouteront le plus beau) des lichens de France. Voyez un peu : je peux atteindre 50 cm de diamètre ! Autant dire qu’on me voit de loin ce qui fait effectivement plutôt figure d’exception dans le monde des lichens. Je suis d’ailleurs également l’un des lichens les plus faciles à identifier. Difficile de me confondre avec un autre !

Il est vrai que vous êtes atypique. J’imaginais tous les lichens comme des petites croutes voire des petites mousses sur les écorces des arbres.

Quelle vision réductrice ! En premier lieu, nous ne sommes PAS des mousses. Nous cohabitons parfois, voilà tout. Ensuite, certes, 90 % des lichens ont un thalle crustacé, c’est-à-dire formant une « croute » sur leur support mais quelle diversité de formes, de textures, de couleurs, de degré d’adhérence ! En ce qui me concerne, je fais partie des thalles foliacés, plus ou moins en forme de feuilles mais avec, là encore, une grande variabilité. Et il y a encore d’autres types de thalles (voir ci-dessous).

Cela dit, cette classification, pratique pour votre œil d’humain, ne correspond en rien aux critères de parenté phylogénétique entre les espèces. Quant à l’identification, certaines espèces, comme moi, peuvent être identifiées sur le terrain, parfois en utilisant des réactifs (avis aux nostalgiques du « petit chimiste »…) mais la plupart des 3 000 espèces de France métropolitaine nécessite un examen microscopique…

Que doivent observer les lichénologues au microscope… les algues ?

C’est bien sûr possible mais pour identifier une espèce, ce sont surtout les spores qui comptent : leur nombre, leur forme, leurs ornementations… Mais cela est possible quand les spores sont présentes. Or c’est loin d’être systématique car la multiplication végétative est très répandue chez nous.

Mes apothécies (photo Jymm / Wikimedia commons)
Les verrues blanchâtres sont des isidies s’étant ouvertes en soralies. Notez la couleur brune de mon thalle sec.

Comment se déroule-t-elle ?

L’avantage de la multiplication végétative est qu’on disperse un petit peu de champignon et un petit peu d’algue en même temps, ce qui évite l’étape plus qu’aléatoire de recherche d’une algue partenaire qui est inhérente à la reproduction par spore. Le principe est donc de former des petites structures contenant les deux symbiotes et prêtes à être emportées par l’eau ou le frottement. Les deux structures les plus fréquentes sont les isidies et les soralies. Dans les premières, les excroissances sont protégées par du cortex donc les isidies ressemblent au thalle alors que les soralies correspondent à des déchirures du cortex et ont donc un aspect souvent poudreux. Mais tous les intermédiaires existent. En ce qui me concerne, je produis des isidies sur les « côtes » de mon thalle, qui évoluent souvent en soralies.

Que deviennent ces isidies ou ces soralies quand elles se détachent de votre thalle ?

Elles ne se développeront que si elles arrivent sur un support adapté et dans des conditions favorables. Dans mon cas, il faut qu’elles se fixent sur une écorce, avec une nette préférence pour les écorces de feuillus, notamment les hêtres et les érables. C’est pourquoi je suis assez fréquent sur la Haute-Chaine du Jura !

Tous les lichens ne sont pas inféodés aux écorces ?

Non, loin de là ! Outre les corticoles, on trouve les saxicoles sur les rochers et les terricoles au sol, sans compter les folicoles, les muscicoles, les lignicoles, les humicoles, etc. Je pourrais ajouter les « n’importe-quoi-coles » car certains d’entre nous font preuve qu’une grande adaptabilité et s’installent sur du métal, du béton et tout autre support totalement artificiel de votre production !

Comment les lichens arrivent-ils à vivre sur des supports inertes ?

Comme vous le dites, il s’agit de supports. Certes, il existe des interactions entre le lichen et le support pour l’ancrage, avec parfois des préférences concernant la nature chimique du support. Ainsi, les lichens calcifuges ne se trouvent que sur les rochers silicieux (pratique pour repérer un bloc erratique siliceux dans le pays de Gex !) alors que les lichens calcicoles s’installent sur des rochers calcaires. Au-delà de cet aspect technique, le lichen puise toutes ses ressources dans l’air (eau, sels minéraux) et le reste de son environnement (énergie de la lumière pour la photosynthèse).

Est-ce pour cela que vous êtes souvent des pionniers ?

Oui ! Cela a été le cas dans l’histoire du vivant : nous avons été parmi les premiers organismes à conquérir les terres émergées. Cela est encore le cas chaque jour quand un lichen s’installe dans une anfractuosité de rochers. L’air lui suffit pour vivre donc ce sont ses matières organiques mortes qui constitueront une ébauche de sol sur laquelle d’autres êtres vivants viendront s’installer !

C’est aussi pour cette raison que nous sommes de très bons indicateurs de la qualité de l’air (surtout de la concentration en SO2) : toute notre vie en dépend !

Les lichens sont-ils tous des bioindicateurs ?

Non, certaines espèces sont plutôt indifférentes à la qualité de l’air tandis que d’autres sont très résistantes à la pollution au SO2. Elles ont d’ailleurs connu un grand essor sur les arbres des bords de route ces dernières décennies… En ce qui me concerne, je fais partie des espèces les plus sensibles à la pollution atmosphérique. Si vous me rencontrez, vous pouvez donc vous réjouir doublement : vous avez la chance d’admirer un magnifique lichen et vous pouvez respirer à pleins poumons !

Que se passe-t-il si votre environnement devient défavorable ?

La température n’est pas vraiment un problème puisque nous supportons des températures extrêmes (de -75°C à +50°C). Par contre, nous avons un besoin vital d’eau et nous n’avons accès qu’à celle des précipitations. Nous sommes capables d’entrer dans une forme de dormance, en devenant très secs. Notre plastique y perd beaucoup mais nous ne sommes pas morts et nous sommes capables de reviviscence dès le retour de la pluie ! En revanche, ces épisodes de dormance et notre dépendance aux ressources de l’air rend notre croissance trèèèès lente : de 0,1 à 10 mm par an (en moyenne : 1 à 2 mm) ! Nombre d’entre nous sont donc pluricentenaires…

En cas de pollution atmosphérique prolongée, c’est la disparition des espèces sensibles. Nous sommes alors remplacées par des espèces plus toxico-tolérantes. Lorsque même ces espèces disparaissent, c’est une mauvaise nouvelle pour vos poumons !

Nous, comme vous, avons donc intérêt à ce que la pollution atmosphérique diminue…

Tout à fait ! En ce qui nous concerne, si vous pouviez également arrêter de brosser les écorces de vos arbres et les tuiles de vos toits en pensant à tort que nous abimons ces supports, cela ferait le plus grand bien à de nombreuses espèces… Hélas, ce « conseil » est toujours prodigué par certains ouvrages ou sites de jardinage. Petite précision, au passage : si vous voyez de nombreux lichens sur les arbres morts, ce n’est pas parce que ces lichens ont causé la mort des arbres mais parce que certains s’installent sur le bois mort et/ou parce qu’on les voit mieux quand l’arbre n’a plus de feuilles !

Y a-t-il d’autres menaces auxquelles vous êtes confrontés ?

La principale, comme pour l’immense majorité des espèces vivantes, est la destruction de notre habitat : abattage des arbres, retournement de prairies naturelles, pratique des « loisirs motorisés » en milieu naturel, etc.

Enfin, certains d’entre nous sont surexploités, notamment les cladonies qui sont pénalisées par leur ressemblance avec des arbres miniatures et sont donc utilisées pour les décors de Noël, de circuits de train, etc.

Nous voilà donc averti.e.s ! Merci à vous et à bientôt… en forêt !

Pour aller plus loin, vous trouverez de nombreuses informations et notamment des fiches espèces richement illustrées sur le site de l’AFL (http://www.afl-lichenologie.fr). Le numéro de La Salamandre sur les lichens (N°148 de février-mars 2022 – https://www.salamandre.org/publication/salamandre-148-lamour-des-lichens/) et le cahier technique des clubs Connaitre et Protéger la Nature (https://www.fcpn.org/publications_nature/doc_cpn/Cahiers-techniques/lichen-de-quoi-ai-je-lair) vous permettront d’être incollables – ou presque – sur les lichens. Enfin, pour débuter dans l’identification des lichens, la collections « Fous de Nature » de Belin est incontournable avec ses 3 tomes sur les lichens (lichens des arbres – https://www.belin-editeur.com/guide-des-lichens-de-france, des sols et des rochers).

Marjorie Lathuillière

La fascinante migration des oiseaux

Quelle idée de voyager autour du monde pour tous ces oiseaux migrateurs ? Ce phénomène mondial annuel a de quoi nous impressionner, nous, les hommes, incapables de nous déplacer sur de grandes distances sans un précieux carburant qui nous montre en ce moment à quel point nous en sommes dépendants !

Vol de Grands Cormorans

La plupart des oiseaux effectuent de grands voyages 2 fois par an, une fois à l’automne pour quitter leur territoire de reproduction et rejoindre leur quartier d’hivernage, et une fois au printemps pour faire le contraire. Mais pourquoi ne pas rester toute l’année au même endroit, et ainsi s’éviter ces voyages épuisants pleins d’obstacles ? Certains le font, comme beaucoup d’oiseaux forestiers et de rapaces. On pense souvent que c’est le froid de l’hiver qui pousse les oiseaux à fuir. En réalité, les oiseaux résistent très bien au froid, j’en prends pour preuve le Roitelet, plus petit oiseau d’Europe, qui, du haut de ses 4 grammes, passe l’hiver sans problème dans nos montagnes, pour peu qu’il puisse s’alimenter.

Roitelet huppé, 4 grammes sur la balance, et même pas froid en plein hiver !

C’est donc plutôt l’effet du froid sur l’accès à la nourriture qui motive les voyageurs à partir plus au sud pour passer la mauvaise saison. En effet, plus d’insectes pour les oiseaux insectivores, et la peur, pour les oiseaux aquatiques, de se réveiller un matin les pattes prises dans la glace !

C’est ainsi que chaque année, plusieurs milliards d’oiseaux se lancent dans de grands voyages plus ou moins longs. Pourquoi tel oiseau migre plus loin qu’un autre ? On n’explique pas tout, mais ce qui est sûr, c’est que tout le monde ne peut pas passer la mauvaise saison au même endroit, sinon il y aurait beaucoup trop de monde à nourrir ! Certains oiseaux n’effectuent que quelques centaines de kilomètres, alors que beaucoup d’autres n’hésitent pas à rejoindre l’Afrique subsaharienne. Les oiseaux sont naturellement entrainés pour effectuer de longues distances, à en rendre jaloux nos plus grands sportifs et à faire pâlir les tests anti-dopage du Tour de France. Nos hirondelles parcourent plus de 5000 km avec des étapes journalières de plus de 300km (l’hirondelle noire, oiseau américain, effectue même des étapes de plus de 800km !).

Hirondelle rustique de retour au printemps après un long voyage.

Les petits passereaux (famille qui regroupe beaucoup de nos oiseaux de petite taille) migrent moins vite, mais certains effectuent des distances impressionnantes : Le Pouillot fitis, petit oiseau de 8 grammes, détient un record avec une migration maximale de 15000 km entre la Sibérie et l’Afrique du Sud. Ce voyage lui prend plus de 100 jours, et il doit l’effectuer 2 fois par an ! Le record absolu de distance de migration est détenu par la Sterne arctique, qui passe tout simplement du pôle Nord au pôle Sud pour passer l’hiver, effectuant un voyage de 35000 km en 3 mois. Elle s’autorise, bien entendu, quelques détours en route. Les rapaces, eux, effectuent aussi de grandes distances, mais ayant une grande maitrise du vol plané, ils jouent avec les thermiques et les vents pour se déplacer sans effort.

La Sterne arctique, détenteur de la plus longue distance de migration. Photo: Christian Bickel (Soure: Wikipédia)

Les prouesses des oiseaux ne s’arrêtent pas là. Certains font des étapes de plusieurs jours sans s’arrêter, et peuvent voler très haut, à 8000 mètres d’altitude. C’est le cas des cygnes, des oies et des limicoles (oiseaux des marais). L’oie à tête barrée, qui porte bien son nom, passe au-dessus de l’Everest. Cela lui évite un « petit détour » parait-il… Là-haut, des vents peuvent souffler à 200 km/h, et les oies arrivent à en profiter même si elles ne sont pas propulsées tout à fait dans la bonne direction. Les oiseaux sont naturellement dopés pour transporter l’oxygène qui se fait rare là-haut, et ils résistent sans problèmes aux températures de -30°C. L’oiseau qui détient le record de la plus longue étape sans pause est la Barge rousse (elle aussi porte bien son nom…) : 12200 km entre l’Alaska et la Nouvelle Zélande. Elle traverse tout simplement l’Océan Pacifique pour éviter les détours par la côte !

Les océans font d’ailleurs partie des nombreux obstacles que rencontrent les oiseaux durant leur voyage. En général, ils traversent les mers et les océans au plus court. Pour rejoindre l’Afrique depuis l’Europe, le détroit de Gibraltar est l’endroit le plus fréquenté, surtout pour les rapaces. Le Sahara est également un obstacle inévitable pour 2 milliards d’oiseaux. Comment traverser cette bande de désert de 2000 km ??? La traversée se fait en plusieurs étapes pour tous les oiseaux, essentiellement de nuit. La journée, ceux-ci se reposent dans une oasis pour les plus chanceux, où à l’ombre d’une pierre pour les autres. Impossible de se nourrir en route, il faut donc faire de grosses réserves avant de se lancer dans l’aventure. Un passereau peut ainsi doubler son poids en seulement quelques jours avant d’entamer la grande traversée ! On appelle cela l’hyperphagie.

Le petit Rossignol fait partie des migrateurs qui traversent le Sahara deux fois par an.

Parmi les autres obstacles, les conditions météorologiques peuvent également clouer les oiseaux au sol. Et comme si cela ne suffisait pas, l’homme apporte aux migrateurs d’autres embûches. Les lumières artificielles désorientent et attirent les oiseaux, les lignes électriques ont raison de beaucoup de grands oiseaux, et la chasse ainsi que le braconnage en rajoute une bonne couche dans beaucoup de pays traversés. Et ne croyez pas que la France est un bon élève de ce côté-là, car nous continuons à massacrer par milliers des espèces qui pourtant sont en régression à grande échelle ! Vous vous doutez que beaucoup d’oiseaux restent sur le carreau durant leur long voyage. Chez les jeunes passereaux inexpérimentés, c’est 1 oiseau sur 2 qui ne survit pas à sa première migration.

Pour finir, il y a encore une chose fascinante dans ce phénomène de migration, c’est la capacité de nos voyageurs à trouver leur chemin et surtout à s’orienter. Pour trouver sa route, un oiseau possède un programme génétique qui lui permet de migrer pile au bon endroit en passant pile par là ou il faut, et ceci sans ne rien connaitre à la géographie. Les oiseaux sont également capables de s’orienter dans l’espace, et de développer une mémoire au cours de leurs voyages qui leur permet de se constituer une véritable cartographie et de naviguer avec la précision d’un GPS. C’est ainsi qu’une hirondelle retrouve son nid d’une année sur l’autre et qu’un pigeon voyageur retrouve son pigeonnier même après avoir été déplacé de plusieurs milliers de kilomètres.

L’hirondelle rustique peut retrouver son nid d’une année sur l’autre après s’en être éloigné de 5000 km.

Cette capacité d’orientation conserve beaucoup de mystères. On sait que des oiseaux utilisent le soleil, d’autres les étoiles, d’autres des repères visuels comme les montagnes, mais c’est probablement le magnétisme terrestre qui sert le plus aux oiseaux. On a détecté chez le pigeon voyageur des cellules capables de mesurer le champ magnétique dans le bec et dans l’œil droit… mais il reste beaucoup à découvrir.

C’est donc ainsi que chaque année, le balai des oiseaux migrateurs se perpétue dans le ciel. Vous l’avez sûrement remarqué, beaucoup d’oiseaux se sont raréfiés, les hirondelles disparaissent. Nos pauvres migrateurs subissent en effet de plein fouet les changements globaux, notamment la dégradation des habitats et le réchauffement climatique qui leur rendent la vie encore plus dure, même si l’augmentation des températures permet également à certains oiseaux de raccourcir leur distance de migration. Les capacités d’adaptation des oiseaux est mise à rude épreuve par la brutalité de ces changements, alors restons admiratifs et continuons de contempler tous ces voyageurs de l’ombre et de l’extrême qui se lancent avec courage dans cette grande aventure pleine d’embuches chaque année !

Vous avez d’ailleurs été nombreux à participer à notre sortie au Mont Mourex le 2 octobre, organisée par Stéphane Gardien et durant laquelle nous avons guetté le passage de quelques migrateurs, notamment les milans royaux et les hirondelles.

Jean-Christophe Delattre