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Les suivis scientifiques

Interview de Daphné SCHLOESSER, Chargée de missions scientifiques

Peux-tu te présenter ? Travailles-tu pour la Réserve depuis longtemps ?
Après un master en écophysiologie et éthologie animale, j’ai réalisé un service civique au sein de la Réserve Naturelle Nationale de la Petite Camargue Alsacienne, puis j’y suis restée en tant que chargée de mission sur un projet visant à intégrer les enjeux du changement climatique dans la gestion des espaces naturels. J’ai ensuite travaillé sur le recensement du « Grand Hamster ». Je travaille pour la Réserve naturelle nationale de la Haute Chaine du Jura depuis juillet 2021.

Quel est ton rôle au sein de la Réserve ?
Je veille notamment au bon déroulement des inventaires et suivis scientifiques sur le terrain, j’assure la gestion, l’exploitation et la valorisation des données issues de ces suivis, je renforce les partenariats pour les études, et j’anime le conseil scientifique en appui du conservateur.

Tu t’occupes des suivis scientifiques. De quoi s’agit-il ?
Quand on parle de suivis scientifiques, il s’agit d’opérations qu’on répète dans le temps, pour avoir un suivi de l’état des populations comme par exemple dans le cas du comptage des coqs de Grand tétras sur les places de chant. On parlera d’ « études » quand c’est ponctuel: par exemple récemment il y a eu une étude de bryologues (spécialistes des mousses) sur le Creux de l’envers, ils nous ont fourni un inventaire des espèces de mousses présentes sur ce secteur.

Peux-tu me parler des suivis scientifiques en cours actuellement ?
Nous avons le suivi Phénoclim (https://phenoclim.org/accueil/le-projet ) par rapport au changement climatique au niveau national: on suit la phénologie (la temporalité de certains évènements en lien avec les saisons ) des arbres, c’est-à-dire que l’on note à quel moment se produisent par exemple le débourrement (ouverture des bourgeons) et la floraison. Toutes les semaines, nous allons relever à quel stade en sont une liste d’arbres situés à des emplacements variés en altitude: par exemple au Creux de l’envers, à mi-chemin dans la montée vers le col de la Faucille et une au niveau du col. Sur le long terme, ce suivi nous permettra de voir s’il y a une avancée de la phénologie avec le changement climatique.

Concernant la faune, nous avons le suivi du faucon pèlerin (https://www.facebook.com/RNNHCJ/videos/303614651662655) dont l’objectif est de savoir combien on a de couples de faucons nicheurs chaque année et d’estimer la réussite de la reproduction selon le nombre de jeunes à l’envol. En février-mars, nous avons vérifié chaque aire connue pour voir si des individus adultes étaient présents et avaient des comportements pouvant signifier une éventuelle reproduction (parades en vol, cris territoriaux, visites de l’aire, accouplements, etc). On y est retournés depuis pour poursuivre le recensement des couples territorialisés, et on verra en début d’été le nombre de poussins à l’envol pour les couples reproducteurs ayant pondu.

Jeunes faucons pèlerins. Photo: Marceau Duraffourg

Nous avons aussi le suivi des pontes de grenouilles rousses, aussi dans le cadre du protocole Phénoclim. Nous allons les voir toutes les semaines dans 2 mares, et nous comptons le nombre de pontes et lorsqu’il y aura des têtards nous relèverons à quel moment ils auront atteint le stade 3 (les têtards n’ont plus de branchies mais pas encore de pattes arrière). Ce suivi permettra sur le long terme de voir s’il y a des évolutions sur les dates des évènements en lien avec le changement climatique et la modification de l’enneigement.

Nous avons aussi un suivi du Grand Tétras comme mentionné précedemment. Les affûts sur les places de chant commencent mi-avril; également un suivi de l’aigle royal avec une opération de comptage simultané qui s’est déroulée en mars (voir article sur le comptage de l’aigle royal https://www.arn-nature.fr/2021/03/27/comptage-des-aigles-royaux/ ) ; un suivi des lynx effectué principalement à partir de pièges photo qui a lieu tous les deux ans (voir article https://www.arn-nature.fr/2022/02/02/tout-savoir-sur-le-suivi-des-lynx/ ) ; un suivi des loups avec également des pièges photo sur le nord et le centre de la Réserve naturelle pour savoir à peu près combien il y en a qui passent et à quelle fréquence.

Nous suivons également les petites chouettes de montagne à savoir la Chouette de Tengmalm et la Chevêchette d’Europe. Il s’agit d’un protocole national mis au point par l’ONF et la LPO que nous appliquons dans la Réserve sur deux sites distincts.

Chouette chevêchette. Photo: Joffrey Ever

On effectue un transect aller (trajet le long d’une ligne fixe et tous les 500m on s’arrête) en fin d’après-midi et un transect retour en début de soirée et on diffuse le chant des chouettes à chaque point d’arrêt pendant un temps limité afin de limiter le dérangement. On écoute s’il y en a qui répondent et on note les résultats. Deux passages espacés de 15 jours sont effectués par l’équipe de la Réserve naturelle chaque année.

Justement, que fais-tu des données recueillies ? Y-a-t-il des échanges de données avec d’autres organismes ou avec la Suisse voisine ?
On compare avec les résultats des suivis des années précédents. Les données sont conservées en interne mais aussi régulièrement échangées avec l’OFB pour le loup et le lynx, l’ONF et la LPO pour les petites chouettes de montagne ou encore avec le Groupe Tétras Jura pour le Grand Tétras. Mettre en place des partenariats n’est pas facile car cela demande du temps et de l’engagement mais nous en mettons de plus en plus en place. Aujourd’hui, il y a encore peu d’échanges de données avec la Suisse mais on espère améliorer ça pour certaines espèces (loup, lynx, grand tétras, etc.).

Quels sont les projets de la Réserve en termes de suivi ?
Nous souhaitons mettre en place du suivi participatif. Par exemple, nous utilisons actuellement une application géonature, dont une version pourrait être facilement utilisée par le grand public pour relever certaines espèces en particulier, faciles à identifier. En parallèle, on souhaiterait aussi développer un petit réseau de bénévoles ayant des connaissances naturalistes plus pointues pour nous aider à développer nos connaissances sur le terrain de certains groupes faunistiques et floristiques comme par exemple les reptiles et les amphibiens.

Merci Daphné !

Edito newsletter mai 2022

Chers amis,

Une page se tourne pour l’Association pour la Connaissance de la Nature Jurassienne (ACNJ).

La décision de dissolution de ce qui restera La Flore, chère à nos cœurs, était pour nous ARN autant attendue que redoutée.

La Flore et les ARN, ce sont deux associations siamoises nées dans la foulée de la Loi de 1976, au temps béni que les moins de 40 ans n’ont pas connu, et qui a vu la création de nombreuses associations à la fibre environnementale dont la plupart sont encore membres des Amis de la Réserve Naturelle de la Haute Chaîne.

L’ACNJ, c’est pour nous, ARN, une longue histoire partagée, d’interminables heures à promouvoir puis défendre ensemble la Haute-Chaîne et autres corridors face à des élus plus ou moins rétifs, une quantité faramineuse de dossiers de plus en plus techniques à décortiquer et aussi quelques belles victoires, notamment la création de la Réserve, la plus emblématique. De tout cela, nous leur somment infiniment reconnaissants.

Leur dernière AG du mercredi 11 mai était bien évidemment empreinte d’émotion et de nostalgie. Une AG qui a par ailleurs confirmé l’octroi de 3000 € et l’attribution d’un écran et d’un vidéoprojecteur à notre association.

Nous profitons de cet édito pour les en remercier bien sincèrement. Qu’ils en soient assurés, nous ferons bon usage de ces dons, pour que vive au-delà de l’association elle-même la devise de la Flore « Connaître pour aimer, aimer assez pour protéger ».

Les adhérents de l’ACNJ seront bien sûr les bienvenus aux ARN, pour ceux qui n’en font pas encore partie !

Une association de protection de la nature qui disparaît est toujours une grosse perte pour nous et pour le territoire…

les dents de pierre du moineau

Moineau domestique femelle. Photo: Jean-Christophe Delattre

« A TERRE, le moineau ne ramasse pas que des graines. il avale aussi toutes sortes de trucs bizarres : des cailloux, des grains de sable, de minuscules débris de brique, ou de mortier. Tout petits ces cailloux : ils ne mesurent en moyenne qu’ un demi millimètre de long…Et pour les plus minuscules, deux dixièmes de millimètre seulement. Pour les picorer, mieux vaut avoir de bonnes lunettes.  D’ autant que le moineau ne les prélève pas au hasard. Il semble sélectionner les plus rugueux, les plus biscornus…Et il n’a pas peur d’en ingurgiter un sacré paquet : on peut couramment en trouver 300 ou 400 à l’ intérieur d’un seul gésier. A la seconde où ils font leur entrée dans le gésier, ces cailloutis prennent instantanément du galon et son appelés  » gastrolithes » , ce qui pourrait se traduire par « pierres d’ estomac » . Le gésier du moineau n’est en effet rien d’autre qu’ une mini salle de torture entourée de muscles hypers puissants et épais qui se contractent en cadence, concassant, écrabouillant , désintégrant toutes les nourritures coriaces avalées par le moineau. En débarquant dans cet endroit de cauchemar, les gastrolithes réalisent subitement le motif de leur enlèvement: Ils vont être employés comme ouvriers bénévoles , chargés du broyage des graines et des carapaces ultra dures de coléoptères. Et cela en remplacement des molaires que la nature a oublié de visser dans le bec du moineau.

Les gastrolithes s’ accumulent en si grand nombre dans le gésier que leur poids total fait souvent deux fois celui de la nourriture qu’ ils sont chargés de réduire en purée. Bien sûr,  le moineau domestique n’ est pas le seul fakir à s’ empiffrer de cailloux (beaucoup d’ autre oiseaux font la même chose) mais c’ est à coup sûr l’ un des avaleurs de gravillons les plus doués du monde. Et dans le gésier, les cailloutis ne font pas de vieux os : au bout de six heures seulement, quatre sur dix ont déjà disparu et ont été remplacés par des neufs. Comment s’ étonner après ça de voir si souvent des petites bandes de moineaux entrain de picorer des trucs et des machins sur le bord de la route ?« 

Moineau domestique mâle. Photo: Jean-Christophe Delattre

EXTRAIT DU MAGAZINE LA HULOTTE NUMERO 110 CONSACRÉ AUX MOINEAUX.

www.lahulotte.fr

petit rappel: ne pas donner de pain aux oiseaux !

Les fourmis des bois

Lors d’une balade sur la Haute Chaine du Jura, il n’est pas rare de croiser d’impressionnants dômes constitués d’amas de brindilles et d’aiguilles de résineux. Qui sont les mystérieux architectes capables de déplacer des dizaines de kilos de matériaux du sol pour constituer ces œuvres d’art ???

Photo extraire des 5èmes rencontres jurassiennes

Eh bien ce sont de simples fourmis, que l’on appelle communément « fourmis des bois » ou « fourmis rousses ». Elles se reconnaissent à leur aspect bicolore, leur thorax étant de couleur rouge alors que leur tête et leur abdomen sont brun foncé. Ce sont de grosses fourmis qui peuvent mesurer jusqu’à 1 cm de long. Attention cependant, d’autres espèces leur ressemblent beaucoup, vous vous doutez bien que rien n’est jamais simple dans la nature !

Photo extraire des 5èmes rencontres jurassiennes

Il existe 6 espèces de fourmis des bois dans nos régions, entre la France et la Suisse. Les distinguer n’est pas chose aisée, alors retenons seulement que la majorité des fourmis rencontrées en altitude dans les forêts du Jura appartiennent à 2 espèces dont le nom est très facile à retenir (ou plutôt à oublier…) : Formica lugubris et Formica paralugubris.  Ces deux espèces construisent de grands dômes pouvant accueillir 150 000 fourmis. Comme chez les abeilles, les colonies de fourmis ont une structure sociale avec une reine pondeuse. C’est le cas chez Formica lugubris. Chez Formica paralugubris, c’est un peu différent. En effet, il peut y avoir plus de 1 000 reines au sein d’une société ! De plus, ces fourmis fonctionnent volontiers en « super colonies », c’est-à-dire que plusieurs fourmilières sont connectées par des pistes et que les fourmis naviguent entre ces différents nids au sein de cette structure dite « polydôme ». L’une de ces « super colonies », très impressionnante, se trouve dans le Jura vaudois. Étudiée depuis plus de 40 ans, elle regroupe 1 200 fourmilières reliées par plus de 100 km de pistes. On estime que 200 millions de fourmis vivent dans cette grande société répartie sur 70 hectares !

Photo extraire des 5èmes rencontres jurassiennes

L’habitat forestier fournit un équilibre entre ombre et lumière recherché par les fourmis des bois, souvent installées en lisière. Il leur procure également les matériaux de construction pour la fourmilière : aiguilles de résineux qui constituent une sorte de toit imperméable et isolant en surface, et brindilles plus longues et entrelacées à l’intérieur pour créer une charpente et des espaces vides occupés par les larves et les cocons. Les fourmis peuvent également creuser des galeries dans le sol pour agrandir le nid.

La forêt offre aussi une alimentation. Les fourmis se nourrissent essentiellement du miellat des pucerons, ces derniers étant surtout présents en quantité sur les conifères. Elles mangent également les pucerons eux-mêmes ainsi que d’autres petits invertébrés qu’elles trouvent sur les arbres ou au sol. Pour trouver (et surtout retrouver) leurs sources de nourriture, les fourmis suivent des pistes marquées chimiquement à l’aide d’une phéromone, et utilisent également des repères visuels.

Les fourmis jouent un rôle non négligeable dans la forêt. Elles réduisent les populations de pucerons et disséminent des graines qu’elles ne consomment pas entièrement. Elles participent aussi à l’aération du sol et au recyclage de la matière organique. Ainsi, les forêts se portent généralement mieux en présence de colonies de fourmis.

Mais comme beaucoup d’organismes vivants, les fourmis subissent des menaces qui fragilisent l’état de santé des fourmilières. Parmi les évènements naturels, il y a la prédation par les pics et certains mammifères. Les dégâts engendrés peuvent être importants mais les fourmis y sont habituées et y résistent sans trop de difficulté. De même, elles peuvent déplacer lentement leur nid pour s’adapter aux variations d’ensoleillement dues à la croissance des arbres. Des branches mortes ou des arbres entiers peuvent également tomber sur la fourmilière. Là encore, les insectes résistent à ces évènements.

Les perturbations d’origine humaine sont plus problématiques. Les nids mal placés peuvent être totalement détruits intentionnellement ou non. De plus, les coupes forestières peuvent changer brusquement l’environnement des nids (passage brutal de l’ombre à la lumière, disparition des pistes chimiques, végétation herbacée qui peut pousser rapidement, recouvrir la fourmilière et brouiller tous les repères des fourmis).

Photo extraire des 5èmes rencontres jurassiennes

Le cumul des perturbations naturelles et anthropiques fait qu’aujourd’hui, les fourmilières disparaissent plus vite qu’elles ne sont remplacées par de nouvelles sociétés. La situation semble moins critique dans les montagnes qu’en plaine, mais globalement les fourmis des bois disparaissent de façon inquiétante. On ne connait pas assez bien leur écologie, d’autant plus que les différentes espèces semblent avoir des exigences environnementales variables. De meilleurs connaissances sont nécessaires. En attendant, il est important de préserver les colonies existantes, en faisant en sorte d’éviter des changements brutaux dans leur environnement. Soyons tous vigilants, et n’oublions pas de prendre le temps d’admirer ces belles formations rencontrées au cours de nos balades !

Les collemboles, infatigables artisans du sol

Dicyrtomina ornata : c’est moi ! (Photo Stéphane Guy)

Bonjour, pouvez-vous vous présenter ?

Bonjour, je suis un collembole. Vous voyez à mon corps globuleux que je suis un symphypléone car mes cousins, les arthropléones, ont un abdomen allongé nettement segmenté. Parmi les 8 000 espèces de collemboles (dont 2 000 en Europe), j’appartiens à celle que les scientifiques nomment Dicyrtomina ornata. Hélas, nous n’avons pas eu l’honneur de nous voir attribuer un nom vernaculaire donc beaucoup d’entre vous ignorent notre existence.

Exemple d’un de mes cousins arthropléones (Photo Stéphane Guy)

Il faut dire que votre taille ne vous rend pas facile à observer… Mais je vois que vous possédez 3 paires de pattes… vous êtes donc un insecte ?

Et non ! Je fais bien partie des Hexapodes, animaux à 6 pattes, mais j’appartiens à l’ordre des Collemboles, que les biologistes ont certes longtemps classés parmi les Insectes mais des études plus approfondies ont modifié cette classification. Nous sommes donc officiellement, en 2022, de la classe des Entognathes, autrement dit : ceux dont les pièces buccales sont cachées.

C’est donc vous qui, avec les Diploures et les Protoures, constituez le groupe des « Hexapodes primitifs » ?

Oui, c’est un terme que vous, humains, utilisez mais je trouve cette appellation légèrement péjorative… En fait, si nous n’avons que peu évolué depuis des millions d’années, c’est tout simplement parce que nous sommes depuis tout ce temps parfaitement adaptés à notre environnement !

Justement, parlons-en ! Où vivez-vous ?

Nous sommes les petits animaux de la litière qui bondissent tel du popcorn si nous sommes dérangés. Les plus grands d’entre nous mesurent plus de 5 mm mais la majorité est beaucoup plus petite. Vous voyez à mes superbes couleurs que je fais partie des épi-édaphiques : je vis sur le dessus du sol. Mes camarades et moi sommes en général très colorés (jaune, rouge, bleu, rose, violet…), contrairement à nos cousins qui vivent dans le sol ou dans les grottes. Pour eux, des couleurs seraient inutiles.

Un autre de mes cousins arthropléones, probablement Neanura muscorum (Photo Stéphane Guy)

Etes-vous les seuls habitants de la litière et du sol, avec les célèbres lombrics ?

Oh non, loin de là ! Pour vous donner une idée, un hectare de sol forestier contient plus d’êtres vivants qu’il n’y a d’humains sur toute la planète ! Et plus de 25 % des espèces animales et végétales connues vivent dans le sol…

Puisque la vie est si riche dans et sur le sol, comment échappez-vous aux prédateurs, avec ces couleurs vives, d’autant que vous n’avez ni ailes ni pattes sauteuses ?

Justement, nos couleurs vives constituent une formidable tenue de camouflage dans la litière, au milieu des brindilles et feuilles mortes de toutes les couleurs… Et puis, nous disposons d’une arme secrète, propre à notre ordre : la furca.

De quoi s’agit-il ?

Il s’agit de la fourche que vous voyez actuellement repliée sous mon abdomen, au repos. Dès qu’un danger survient, je déplie ma furca qui, tel un ressort, me propulse dans les airs (enfin, toutes proportions gardées mais mon bond atteint plusieurs cm !). Les anglais nous appellent d’ailleurs « springtails » ou… « queues sauteuses » ! Comme pour les couleurs, nos cousins qui ne quittent jamais le sol n’en possèdent pas… Imaginez de quoi ils auraient l’air à essayer de faire des bonds de géants dans les interstices du sol !

Vue ventrale montrant la furca en position de repos mais prête à se déplier… (Photo Tony Wills)

C’est sûr ! Vous échappez donc souvent aux prédateurs. Et de votre côté, de quoi vous nourrissez-vous ?

Nous faisons partie de la grande corporation des décomposeurs. En forêt tempérée, ce sont 3 à 5 tonnes de feuilles qui tombent chaque année sur un hectare ! Si vous pouvez vous promener en forêt sans avoir à nager au milieu des feuilles mortes, déjections et autres restes de repas, c’est grâce à nous : selon les conditions, nous décomposons entre 40 % et 90 % des feuilles tombées au sol en une année !

Expliquez-nous cela…

Nous ne sommes ni végétariens ni carnivores ; nos repas se composent de la matière organique morte qui tombe au sol ainsi que de champignons et de lichens. Comme dans toute famille, il y a quelques originaux qui sont prédateurs mais ils constituent une minorité. La plupart d’entre nous jouent un rôle primordial dans la décomposition de la matière organique morte. Certaines espèces arrivent parmi les premiers sur une feuille morte, avec les cloportes, certaines larves d’insectes et les champignons.

Quel est votre rôle ?

La fragmentation ! Nous découpons la feuille en morceaux de plus en plus petits, que d’autres espèces pourront continuer à broyer, triturer, transformer… En se mélangeant aux argiles déjà présentes dans le sol, cette matière organique va former l’humus à l’odeur si caractéristique qui parfume certains sous-bois (et votre terreau).

Exemple de réseau trophique du sol (extrait d’un manuel SVT, éd. Belin)

Que devient cette matière organique fragmentée ?

A ce stade, nous ne sommes plus équipés pour intervenir. Ce sont des bactéries et autres microorganismes qui transforment cette matière organique en matière minérale, bouclant ainsi le cycle de la matière.

C’est-à-dire ?

Vous n’êtes pas sans savoir que les végétaux chlorophylliens sont à la base des chaines alimentaires car ils sont les seuls à pouvoir produire de la matière organique à partir des éléments minéraux du sol et de l’air, via la photosynthèse. Sans nous, cela fait bien longtemps que les sols auraient été vidés de tout sel minéral et que toute vie aurait disparu. Et ce n’est qu’un des précieux rôles du sol.

Donc, en contribuant à transformer la matière organique morte en matière minérale, vous permettez aux sols d’être toujours riches en éléments minéraux ?

Oui, enfin, sauf quand les humains s’en mêlent avec leur souci de productivité à outrance… Au lieu de considérer le sol pour ce qu’il est, un écosystème vivant sans lequel la vie sur Terre serait tout simplement impossible, certains d’entre vous le voient comme un support inerte pour leurs activités.

Quelles sont les activités en cause ?

Il y a bien sûr l’asphyxie pure et simple des sols par l’artificialisation due à vos constructions, routes, etc. mais même quand le sol est à l’air libre, les méthodes agricoles dites « modernes » conduisent bien souvent à la mort du sol et de tous ses habitants par la même occasion. Vous préférez empêcher le sol de se régénérer naturellement et ajouter ensuite des engrais chimiques. Nous ne comprenons pas cette logique mais sans doute ne sommes-nous pas assez intelligents… Votre espèce est capable de détruire en quelques décennies un sol qui a mis plus de 10 000 ans à se former. Et je ne parle pas du dérèglement climatique…

Que proposez-vous à la place ?

Tout simplement de revenir à des pratiques plus respectueuses des cycles naturels et qui préservent les décomposeurs que nous sommes et même (ça me coûte de le dire) nos prédateurs ! Heureusement, certains d’entre vous ont conscience de l’importance des sols et ont même compris que nous, les collemboles, sommes des bio-indicateurs.

Donc en vous étudiant, les scientifiques sont capables d’évaluer l’état de santé d’un sol ?

C’est cela ! Et donc d’agir en conséquence pour restaurer les sols. Le mieux étant, bien sûr, de ne pas dégrader les sols.

Concrètement, que peut-on faire, par exemple, quand on possède un jardin ?

Premièrement, éviter de maltraiter le sol en le retournant. C’est la mort assurée pour tous ses occupants qui ne supportent que le frais et l’obscurité du sol et qui se retrouvent en un instant sous la lumière et la chaleur du soleil. Au contraire, un travail du sol en douceur et en surface est tout à fait suffisant. Et encore mieux : maintenir en permanence une couverture sur le sol (feuilles, paille, déchets verts…) afin que nous nous sentions comme dans les milieux naturels pourvus d’une litière. Deuxièmement, utiliser des engrais naturels (engrais verts, fumier… c’est la fête du goût pour nous, les décomposeurs !) et proscrire les pesticides. Enfin, pour les plus techniques d’entre vous, vous pouvez réaliser des associations et rotations de cultures pertinentes pour avoir un sol riche de tous les éléments minéraux nécessaires à la croissance des végétaux.

Et bien, merci pour ces conseils et peut-être à une prochaine fois !

Avec plaisir ! Même sans jardin, vous pouvez nous observer lors d’une balade en forêt : baissez-vous avec une loupe à la main et explorez la litière…

Pour aller plus loin, vous pouvez explorer la « Planète collemboles – la vie secrète des sols » (J Cortet, P Lebeaux, éd. Biotope) ou vous régaler des photos de Bruno Schultz (https://bruno-schultz.jimdofree.com/) et de Stéphane Guy qui nous a gracieusement autorisés à utiliser certaines photos (http://lemondeminuscule.com/Galerie/index.html) pour illustrer cet article : merci à lui ! Pour les jardiniers, vous trouverez informations et conseils pratiques dans « Les clés d’un sol vivant » (B Leclerc, éd. Terre vivante) et, pour les plus jeunes, de nombreuses activités dans le cahier technique « Les loca-terres du sol » réalisé par les CPN (https://www.fcpn.org/publications_nature/doc_cpn/Cahiers-techniques/les-loca-terres-du-sol).