
Le samedi 24 janvier 2026 à l’occasion de l’Assemblée Générale (AG) des Amis de la Réserve naturelle (ARN), et à l’initiative de Renée Depraz qui en fut longtemps présidente, un aréopage de militants « des premières heures » se joignit à elle pour évoquer ce qui faut bien appeler l’aventure de la création de la réserve naturelle : Jacques Bordon, Alexandre Malgouverné et Pierre-Maurice Laurent. D’autres ne purent malheureusement rejoindre l’assemblée.

Une synthèse « factuelle » de cette aventure permit de planter le décor et de lancer les discussions : la voici ici reprise.
De 1960 à la fameuse loi fondatrice de 1976 (dont le 50ème anniversaire fut prétexte secondaire à la table ronde), une évolution originale de la législation française offre un cadre sans précédent à la protection de la nature. En particulier des outils juridiques nouveaux permettent la création d’espaces protégés, allant des parcs nationaux ou régionaux aux réserves naturelles (RN).
Ce vent favorable persuade certains en Pays de Gex de fonder une association pouvant porter une telle création ; ce sera en 1973, l’Association Gessienne de défense de la Nature (AGENA). Car depuis longtemps déjà, nombreux ici sont ceux, érudits, scientifiques, artistes, ou simplement admirateurs de la nature, qui clament les richesses exceptionnelles du Jura « méridional », comme on le zona alors.
Et d’emblée d’élaborer un avant-projet de classement en 1974… classement dont un chargé de mission conclut, dès 1979, la pertinence dans le cadre d’une RN. L’idée fait son chemin chez les élus qui s’effrayent toutefois des exigences du statut « RN ».

Si l’AGENA reprend dès 1980 son plaidoyer, un second chargé de mission et un syndicat d’études tâchent de coupler création d’une RN ET création d’un Parc Naturel Régional du Jura gessien (PNR). Plus du goût des élus, ce couplage devait rassurer par sa perspective plus large que la « simple » protection de la nature…
Ce projet, dont la longue et savante préparation de la charte aura finalement été riche d’enseignements et tisseuse de futures collaborations, est malgré tout rejeté en 1984.
Créée opportunément en 1979, l’association des Amis de la Réserve Naturelle (ARN) qui reprendra peu à peu l’activisme de l’AGENA (qui lui survivra néanmoins jusqu’au début des années 2000), l’ARN dépose dès 1985 un projet de création spécifique d’une RN.
Les élus qui inaugurent infrastructures sur infrastructures sur le Jura, telle que des télécabines, estiment qu’un pas en direction de la protection de la nature doit être fait : la réflexion quant à la faisabilité de la RN est lancée l’année suivante. Evidemment, elle n’épargnera pas au projet les concessions, tel le périmètre, se réduisant sans cesse, ou la chasse, maintenue…
Deux comités de pilotage successifs sous pression de l’Etat, et une enquête publique plus tard, verront un avis favorable du Conseil national de la protection de la nature (CNPN)… en 1991, avant un décret de création en Conseil d’Etat le 26 février 1993 de la Réserve Naturelle Nationale de la Haute Chaîne du Jura (RNNHCJ). 20 ans se seront écoulés depuis l’avant-projet de l’AGENA !
Comment revenir plus éloquemment à la table ronde de l’AG, et à l’hommage dont elle fut aussi l’occasion ?
Car il suffit de remarquer que les deux associations porteuses de la création de la RN furent donc fondées respectivement 20 ans (pour l’AGENA), et 14 ans (pour les ARN) avant celle-ci, pour prendre conscience de l’esprit visionnaire et de l’opiniâtreté de leurs membres, représentés ce soir-là par les quatre intervenants. Le public prenait alors la mesure de leur engagement, synonyme du reste, de sacrifices personnels…

Pure coïncidence (?), 2025 a vu s’opérer le transfert des archives de l’association au fonds départemental… or l’émotion palpable lors de la table ronde n’avait finalement que faire de l’exactitude de dates ou de rapports de procès-verbaux : elle se nourrit bien plus du rappel de précieuses rencontres, de moments intenses partagés. Car si de mémoire de débattants, il est tout à la fois exact d’insister sur le rôle moteur de l’Etat, sur la frilosité des élus, et sur un engagement associatif absolu, leur discussion fut surtout évocation de figures tutélaires, de jalons vécus dans l’enthousiasme… ou le découragement…
De Robert Hainard, l’artiste naturaliste, à Louis Burnod, président emblématique des ARN, en passant par Jan Dorgelo, chargé de mission déterminant et Jean-Luc Delpierre, sous-préfet proactif, on se souvint ému des « premiers rôles », comme de certaines scènes mémorables, comme l’annonce du rejet du projet du PNR du Jura gessien en 1984, du déplacement sur place du CNPN en 1987, ou encore celle de la parution du décret de 1993 ! moment sentiments ressentis alors s’avèrent encore si vifs longtemps après… que la table ronde n’eut de conclusion que formelle…
Tant et si bien qu’elle a trouvé une prolongation dès le 4 juillet suivant, en cercle plus restreint, à l’invitation et accueil encore de Renée Depraz.
Lucile Hanouz, Roger Wattenhofer, Marc Forestier et Pierre-Maurice Laurent, auxquels s’étaient joints pour l’occasion Manuela Arrot et Michel Goudard, respectivement présidente et vice-président des ARN, ont pu à nouveau évoquer l’aventure de la création de la RN. Réponses aux questions pendantes de l’AG, ou évocations d’autres évènements ou d’autres personnages marquants, la perspective demeure : exhumer de la mémoire vivante ce qui fut vraiment déterminant, souvent souterrainement, dans le succès de 1993. A suivre…
PS. 47 ans après leur création, et 33 après celle de la RN, les ARN conservent toute leur détermination tout à la fois à protéger les inestimables acquis, et à en partager la connaissance pour assurer leur pérennité !
Michel Goudard